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Mon père, mon héros (ou pas)

L’année 2020 m’a offert un père. Enfant d’un divorce compliqué, nos relations ont toujours été sporadiques. Un mois par ci, deux par là, la récolte est maigre. Mais voilà que, depuis le confinement, je vis chez mon père, découvrant ainsi la figure paternelle absente de mon enfance.


Sentiment particulier que celui de créer un lien avec une personne si précieuse qui nous semble pourtant inconnue. Comment occupes-tu ton temps libre ? Qu’aimes-tu manger ? Que regardes-tu le soir à la télé ? Les questions fusent et l’envie d’en apprendre plus sur lui m’obsède. Je m’efforce de passer un maximum de temps à ses côtés. C’est une envie viscérale de construire les bases de cette relation père-fils si souvent romancée qui m’anime. On m’a offert un père, et je compte bien en profiter ! Au fil des mois, les moments de complicités s’enchaînent, tous plus beaux les uns que les autres. Parties de fléchettes, soirées ciné, rigolades à tout bout de champs. Je découvre mon père, et en plus il est cool !


Cependant, en tant que jeune adulte, il n’est pas évident de superposer l’admiration insouciante d’un gamin envers son père et le spectre au travers duquel j’observe cet homme. Une certaine maturité intellectuelle m’empêche immanquablement d’apprécier pleinement sa compagnie. Les petits commentaires du quotidien me pèsent déjà. Lorsque mes études font ma fierté, il n’y voit qu’une perte de temps. "À ton âge, j’avais une maison, une copine et une moto ; je ne vivais pas au crochet de mes parents” me dit-il. Lorsque mon appétit gourmand l’emporte, il se compare à une vache à lait, et moi à un fardeau. “Tu coûtes cher !”.


Un élément en particulier me dérange: nous ne partageons pas les mêmes idées politiques. “Très bien, n’en parlez pas” me direz-vous. Comme si c’était facile. J’ai essayé tant bien que mal d’éviter les sujets fâcheux, joué la carte de l’indifférence, du déni, de l’approbation, mais il arrive un moment où rester attentiste face à des propos haineux n’est plus une solution.


“Les chambres à gaz, on sait les réhabiliter pour ces gens-l à!” Mon vieux père me pardonnera cet emprunt, tant il permet l’immersion brutale du lecteur dans un quotidien fait d’énormités racistes. “Il faut tous les zigouiller” ; “Qu’ils restent chez eux” ; “ces chintoks" ; vous l’aurez compris, le sujet d’immigration est son préféré et tout pont est bon à traverser pour y arriver. Je m'horripile devant tant de violence verbale tandis que l’attentat qui ôta la vie à Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie à Conflans-Saint-Honorine, s’impose aujourd’hui comme une aubaine, une réalimentation de sa haine que je me tente de comprendre.


Entrant ainsi dans un énième débat interminable sur les sujets d’actualités, les mensonges incessants du gouvernement selon ses dires, la triste France d’aujourd’hui, et j’en passe, une phrase attire mon attention:

- Mon fils, je sais que tu n’es pas d’accord avec moi, mais un jour tu verras.

Je verrai quoi ? Explique-moi, papa, ce qu’il y a à voir, car je crains fort alors préférer fermer les yeux. J’ai déjà grand mal à entendre. Je me renferme, souriant timidement, sombrant intérieurement. Papa, je te connais à peine, et déjà l’euphorie de la découverte se mêle à l’amertume d’un mythe qui se brise. Explique-moi, papa, comment en est-on arrivé là ? Explique-moi, papa, comment as-tu si rapidement emplis le vide par la désillusion ? Comment pourrons-nous un jour atteindre la complétude de cette relation alors que notre essence semble d’ores-et-déjà nous éloigner ? L'inconditionnalité de mon amour pour toi semble paradoxalement avoir atteint ses limites. Papa, je te connais à peine et déjà j’ai peur de te perdre.


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